dimanche 29 mars 2015

Looking or not looking.

Cette semaine s'est achevée la deuxième saison de Looking (HBO), qui marque également la fin de la série, car elle ne sera pas reconduite pour une saison 3 (audiences trop faibles enregistrées pour la saison 2).



Looking nous plongeait au cœur de l'univers gay de San Francisco, à travers les vies palpitantes de Patrick, Agustin et Dom. Un univers qui manquera aux fans pour la richesse créative et scénaristique dont elle faisait preuve, jouant sur les stéréotypes gays tout en traitant de sujets plus sérieux avec intelligence, comme le Sida, la mort, et les relations humaines (amicales, amoureuses et familiales). Drôle sans être lourde ; progressiste dans sa représentation des homosexuels ; réaliste et sincère... On regrette qu'une série comme Looking, qui réunissait un public très divers en dépit du portrait communautariste qu'elle offrait, se termine si tôt.

L'enfant spirituel de The L World (Showtime) et Girls (HBO) version masculine s'achève brutalement, mais sans trop décevoir les fans pour autant car un téléfilm est prévu pour terminer correctement l'histoire. 


dimanche 22 mars 2015

STILL ALICE, l'étoile filante.


Still Alice, le film du duo de réalisateurs Richard Glatzer et Wash Westmoreland, qui a valu à Julianne Moore de nombreux prix, dont l’Oscar de la Meilleure Actrice, est bouleversant par le réalisme et la poésie avec lesquels il traite de son sujet.

Alice Howland, brillante chercheuse en linguistique, découvre qu’elle est atteinte d’un Alzheimer précoce de nature génétique. Le film adopte un point de vue presque entièrement subjectif, pour traduire la manière dont Alice vit cette maladie. C’est une expérience sensorielle forte en émotions qui défile devant nos yeux pendant 1h40, où les formes filmiques visuelles et sonores sont utilisées intelligemment pour rendre compte de ces sensations. Julianne Moore excelle dans sa performance, et nous bouleverse par le talent avec lequel elle nous permet d’approcher au plus près d’une maladie caractérisée par un vide, une perte de soi. Jamais le cinéma n’avait été aussi audacieux pour en parler. Et il me semble qu’un rapprochement peut être fait entre la perte de mémoire et le cinéma qui, comme tout art, est là pour nous rappeler. Le cinéma est une entreprise contre la mort par les images mouvantes. Il est l’art qui nous rend immortel et nous permet de ne jamais oublier. Et enregistrer l’oubli a quelque chose de contradictoire et de fascinant, car on regarde un film comme on regarde une étoile qui n’existe déjà plus. Alice est cette étoile.

Still Alice est un film remarquable, tant sur les plans scénaristique, mise en scène, et interprétation. Il traite d’un sujet actuel et grave, à travers des thématiques universelles entrelacées avec finesse, comme le langage, l’héritage, la connaissance et l’amour. Ce film, comme la maladie d’Alzheimer, sont des voyages dramatiques à la recherche d'un "soi" qui n'est plus.


dimanche 15 février 2015

Cinquante Nuances d'une adaptation réussie




           Comme toutes les fans de la saga, je suis allée voir le film avec des réserves. Le pouvoir de la littérature est de savoir livrer une histoire particulière, tout en laissant une grande liberté d’interprétation et de visualisation au lecteur. L’adaptation cinématographique prend le risque de décevoir ce lecteur, qui a façonné l’univers fictif avec sa subjectivité. Deux choix s’offrent alors à elle : tenter de répondre à une attente visuelle collective, ou alors s’en affranchir et livrer une interprétation libre de cette même histoire.

Cette adaptation de Cinquante Nuances de Grey se place dans la première catégorie, car on peut affirmer (en tentant de taire sa subjectivité de lectrice) qu’elle est fidèle au roman de E. L. James. Le film, à travers ses choix dans l’adaptation scénaristique, sa mise en scène, l’interprétation des acteurs, et son cliffhanger irritant, répond au pacte d’adaptation qu’il scelle avec le lecteur du roman. Les 2h05 de film compactent intelligemment les 590 pages du premier volume, donnant suffisamment à voir et à entendre sexe, entre sous-entendu, symboles phalliques, dialogues, jeux de regards et scène de sexe brutes. Plus serait indécent (même si le principe du scénario est de l’être), moins serait absurde.

Le film ne prend pas de risques sur la forme, offrant (comme le roman) une esthétique et une mise en scène accessibles au grand public, à travers des images lisses et un montage très classique. On aurait aimé une prise de risque de ce côté-là, pour casser l’image clean et glamour de la saga, ce qui aurait donné un nouveau relief à l’histoire. Mais cette retenue stylistique permet de rendre le film plus accessible, et donc de répondre aux fantasmes féminins des amatrices de Christian Grey librement.

Enfin sur le fond, je suis agréablement surprise de voir que l’adaptation est loin d’être un Twilight pour adulte (même si, disons le, le genre s’y prête bien). Le film frôle le ridicule mais ne l’atteint pas, grâce à une distance et de l’humour bien communiqués par les interprètes. Le point fort de cette saga est d’ouvrir une porte communicante entre romance extrême et sexe sauvage, cassant enfin les représentations d’une femme mère ou pute. Même s’il s’agit d’une grosse production hollywoodienne limitée par des codes qu’elle s’impose, le personnage d’Anastasia Steele assume aussi bien ses attentes romantiques que sexuelles, et livre un message libérateur à notre société. Dominant et Dominé ne sont que des étiquettes de joueurs, que les personnages s’échangent tout au long de la saga, comme n’importe quel couple dans la vie réelle. Elle n’est pas cette délurée romantique de saga pour adolescente, mais une représentation de la femme moderne qui veut tout, parce qu’elle est capable de le gérer. 



Cinquante Nuances de Grey, actuellement au cinéma.

mercredi 28 janvier 2015

Snow Therapy, l'avalanche d'émotions



Le cinéaste suédois Ruben Östlund signe un film bouleversant, oscillant entre drame et comédie sarcastique. Une exploration des relations hommes-femmes sous un tout nouveau jour, dans un décor aussi angoissant que libérateur.

La force du film réside dans une maîtrise parfaite de son rythme, et de l’évolution des personnages dans les lieux de l’intrigue. Tomas et Ebba emmènent leurs deux enfants, Vera et Harry, cinq jours dans les Alpes pour faire du ski. Un séjour qui tourne au cauchemar, lorsqu’une avalanche envahit la terrasse du restaurant où la famille est en train de déjeuner. Face à ce danger, Tomas fuit, laissant sa femme et ses enfants seuls. Plus de peur que de mal, car tout le monde s’en sort, mais un silence s’installe dans le couple, et perturbe les enfants.

Le film explore les différentes phases par lesquelles passent Tomas et Ebba suite à ce drame. Du silence total à la crise d’hystérie nocturne, les deux personnages ne se reconnaissent plus, et tentent coute que coute de se rassurer. C’est en réalité de ça que traite le film : la recherche d’une protection à travers l’amour. Ebba doute de la capacité de Tomas à la protéger, et développe des questionnements autour de ce besoin, dans le couple traditionnel monogame. De son côté, Tomas doute de sa virilité, et de sa capacité à agir en tant qu’"homme". A travers ces deux personnages, le film questionne la dualité du couple : femme et mère de famille, homme et père de famille. Deux grandes questions autour des représentations du masculin et du féminin, qui sont ici subtilement mises en scène.

Les lieux du film et le choix des cadrages jouent un rôle déterminant dans l’évolution de l’état des personnages. Le film ne voue pas un culte au plan d’ensemble d’introduction, et reste longtemps très proche de ses personnages, en privilégiant des plans serrés qui ne les intègre pas dans un espace reconnaissable. Les scènes dans l’appartement sont longtemps limitées à des prises dans la chambre, où les 4 membres de la famille dorment sur le lit. Cet étouffement du cadre est symbolique du huis clos familiale dans lequel le spectateur est plongé (et qui n’est pas sans rappeler celui de Shining, qui se passe également dans un hôtel à la montagne), cela à la limite d’une représentation incestueuse. L’intimité du couple (et individuellement d’Ebba et Tomas) est d’ailleurs mise à l’épreuve tout au long du film, si bien qu’on ne peut pas se représenter réellement leur relation. Ils sont envahis, à la fois de manière littéral par cette avalanche, mais également par leur rôle de parents qui semble les empêcher d’exister en tant que couple. Ebba fait la connaissance d’une femme dans l’hôtel qui prend des vacances loin de ses enfants et de son mari, et dont la liberté de mœurs qu’elle adopte bouleverse Ebba vis-à-vis de sa propre condition. Ce couple est dans une telle crise qu’il la propage chez les autres, du couple d’amis aux passagers d’un bus.

Le film avançant, la caméra recule, offrant un espace de réflexion aux personnages, mais également une vision d’ensemble au spectateur. Le huis clos se démêle lentement, laissant place aux dialogues, aux rires, aux larmes et aux cris. Snow Therapy est unique dans cette maniabilité des genres, ce jeu des espaces, et le talent bouleversant dont font preuve les acteurs. Un film à voir absolument, car il pose des questions qui nous concernent tous, à travers une narration surprenante. 



Snow Therapy, réalisé par Ruben Östlund, actuellement en salle !

jeudi 25 décembre 2014

Gaby Baby Doll

                               

                 Gaby (Lolita Chammah) est terriblement angoissée à l’idée de passer ses nuits seules. Son angoisse est si grande qu’elle est prête à passer la nuit avec n’importe qui, tant qu’on lui tient compagnie. Son médecin lui recommande de prendre l’air à la campagne, et lui prête sa maison, où elle se rend avec des amis. Mais au bout de quelques jours, lassés de devoir garder Gaby, ils s’en vont, la laissant seule face à elle-même. Elle rencontre alors Nicolas, un solitaire vivant dans une cabane.

Dans la même veine que ces deux précédents films (La Vie au ranch et Les Coquillettes), Sophie Letourneur développe une histoire simple, à l’esthétique naturelle (beaucoup de plans fixes), à travers un langage authentique et insolite, qui donne au film toute sa force. Gaby Baby Doll traite de la solitude par deux motifs significatifs de ce thème : le rien, et la répétition. C’est grâce à une narration lente et réaliste – rendue crédible par l’environnement dans lequel évoluent les personnages : la campagne – que les symptômes de l’angoisse de Gaby sont le mieux représentés. Et cette lenteur narrative permet de développer le « rien » de l’action, un peu à l’image des films de la Nouvelle Vague. On retrouve d’ailleurs une connexion entre les films de Sophie Letourneur et ceux de la période Nouvelle Vague, à travers cette grande liberté narrative et langagière. Ce « rien » de l’action donne donc lieu à de nombreuses répétitions narratives et esthétiques, qui une fois encore viennent appuyer le désir du film d’explorer le vide, le silence, la solitude.

On peut féliciter la réalisatrice, qui réussit à traiter ce thème avec une grande justesse et beaucoup d’humour, en mettant en scène les symptômes de Gaby qui, à l’image d’une Bridget Jones, gagne la sympathie du spectateur grâce à son excentricité. Ce troisième film marque encore plus concrètement le style de la cinéaste, qui semble toujours préférer envoyer ses personnages dans un lieu de parenthèse (la colocation, le festival, le séjour à la campagne) pour exprimer les maux du quotidien. Plus ils fuient le réel, plus ils sont rattrapés par lui. On retrouve également un traitement très particulier de la féminité, car Gaby se balade sans culotte, court dans la boue en talon, garde son vernis écaillé, et pisse devant les autres, si possible dehors. Ce positionnement sur la féminité, volontaire ou non, donne au film toute sa fraîcheur et son grain de folie. On en redemande ! 

                                             

Gaby Baby Doll, réalisé par Sophie Letourneur, actuellement en salle ! 

lundi 15 décembre 2014

White God

 

Kornél Mundruczo nous offre un 6ème long métrage politique et radicalement libertaire dans la métaphore du fascisme qu’il nous livre. Un film qui lui a valu le Prix un Certain Regard lors de la dernière édition du Festival de Cannes.

Si White God nous fascine, c’est par l’introduction d’un point de vue encore rare au cinéma : celui de l’animal. L’électrochoc que j’ai ressenti lors de la projection du film me donne envie de décortiquer sa narration dans les moindres détails, ainsi que de livrer ses ficelles. Mais fidèle à mes principes, qui me dictent de préserver la nature d’un film en conservant sa surprise (car un bon film doit être comme une surprise : attirant de l’extérieur, et surprenant à l’intérieur), je tenterai simplement de vous donner envie de le découvrir.

White God est étonnant par la justesse avec laquelle le réalisateur met en place une métaphore de l’homme via le chien, sans tomber dans le pathos extrême et l’attendrissement compulsif. Car si le début du film peut inquiéter le spectateur sur ce point, la suite ne l’épargne pas. Et à ce propos, j’aimerai noter la grande proportion de spectateurs qui ont quitté la salle pendant la projection, éreintés par quelques scènes violentes. A quoi s’attendaient ces spectateurs ? A voir une version de La Belle et le Clochard en prise de vue réelle ? Je reste interroger face à cet abandon d’une histoire, et un rien agacée de savoir qu’un chien maltraité semble moins supportable qu’un homme maltraité. Le film peut sembler dur pour certains spectateurs, mais pas plus que n’importe quel film américain, ou même français, où la violence est omniprésente. Pourquoi le chien émeut-il plus que l’homme ? Peut-être que ces spectateurs ont tout simplement voulu nier la suite du film, car elle renverse nos émotions du tout au tout et crée sans doute une confusion trop grande chez certains spectateurs…

Toujours est-il que ce film est une prouesse technique de mise en scène et d’interprétation (aussi bien canine qu’humaine), car il maîtrise ses modulations narratives à la perfection, tel un morceau de musique classique. On s’attend presque toujours à ce qui va arriver, mais la maîtrise des climax est telle, qu’on reste impressionné. Le discours du film, nous l’avons dit, est politique, car dénonciateur de discrimination et racisme, cela autant à travers le personnage d’Hagen, le chien, que de la jeune Lili qui rencontre des problèmes similaires, à une autre échelle. Si Hagen est un chien proche des hommes par son intelligence, Lili est proche des chiens par son instinct. Ces notions d’instinct et d’intelligence sont très présentes dans le film, et mises en parallèle avec une esthétique du sensoriel. White God touche à l’organique, et c’est grâce à cela que ce met en place l’identification des spectateurs. Un peu à la manière de The Tribe, White God surfe sur la vague d’une esthétique sensorielle, meilleure manière de représenter et faire ressentir au cinéma.

mardi 2 décembre 2014

A la vie, une nouvelle image de la Shoah.


A la paix. A l’amour. A la vie. Tel est le message transmis par Jean-Jacques Zilbermann, qui s’inspire de l’histoire de sa mère pour A la vie. C’est à partir de ses souvenirs d’enfants que Zilbermann dresse le portrait d’une grande histoire d’amitié qui commença à Auschwitz.

Le thème est difficile, mais le film l’aborde avec intelligence et modernité, adoptant un nouveau regard sur les camps : celui des revenants. Il y a d’ailleurs l’idée d’un retour d’entre les morts dans cette histoire, un peu à l’image des soldats revenants du front 14-18. Le film montre ingénieusement la frontière mince qui se dresse entre la mort et la vie à la guerre, et ici dans les camps. Ils symbolisent un entre monde où l’homme change son rapport à la mort pour survivre. Mais Hélène, Lili, et Rose (qui reste longtemps laissée pour morte) échappent à cette mort et reviennent à la vie, d’où le titre du film. Et je pense que c’est cela qui est important dans le film, cette image de retour, ce détournement dans la but premier d'Auschwitz, qui était de faire disparaître l'autre. 

C’est donc la volonté de célébrer ce retour, malgré les horreurs commises. Ces trois femmes réapprennent à vivre, chacune à leur manière, et entretiennent un rapport différent avec la vie à Auschwitz. Lili et Hélène parlent beaucoup de la vie en camp, alors que Rose est dans un déni de l’Histoire, qu’elle étouffe par des achats compulsifs. C’est donc un retour à la vie qui ne fait pas abstraction du passé, car il tente même de rationaliser l’Histoire pour des mots. Et l’intelligence de ces échanges entre Lili et Hélène réside dans la spontanéité de la parole – il y a un grand besoin de mettre des mots, de comprendre des événements – et le peu de pathos avec lequel ces questions sont abordées.

Outre le fait que le film montre la vie après les camps – le retour du bonheur, de l’amour, des vacances etc – il offre le portrait de survivants qui abordent la question des camps d’une nouvelle manière, beaucoup plus accessible pour les jeunes générations.

Beaucoup doutent de l’intérêt de la fiction dans la compréhension de l’Histoire, mais que fait ce film sinon de rationaliser et mettre des mots sur des choses qui dépassent notre imagination. Oui il faut voir Nuit et Brouillard et Shoah, oui il faut savoir ce qui s’est passé dans les camps pour que plus jamais de telles choses soient commises. Mais il est important de chercher de nouvelles formes pour toucher les jeunes générations, car même si un documentaire comme Nuit et Brouillard montre la vérité de l’Histoire, il tétanise son spectateur qui reste sans voix, dans l’incapacité de rationaliser la bombe qu’on vient de lui lancer. La fiction (bien faite) doit servir à cela ! Et quoi de mieux qu’un film racontant l’après Auschwitz pour tenter de le faire. Toujours en prenant en compte les caractéristiques de production de ce film : une histoire basée sur les ressentis d’un petit garçon dont les parents ont été déportés. C’est un unique point de vue certes, mais l’histoire personnelle croisant la grande Histoire n’est-elle pas le meilleur moyen d’avancer sur ces questions ? 

Ce film est juste dans sa forme, émouvant par sa narration, et important pour la mémoire de toutes les victimes de la Shoah, qui sont très présentent dans le film à travers ces trois femmes.


A la Vie, réalisé par Jean-Jacques Zilbermann. Actuellement en salle.